AES et GAFI : les juntes sahéliennes jouent double jeu ?

Ils ont claqué la porte de la CEDEAO le 29 janvier 2025. Ils ont tourné le dos à la Communauté économique ouest-africaine, symbole — à leurs yeux — de l’ordre ancien et de l’ingérence étrangère. Mais le Mali, le Burkina Faso et le Niger viennent simultanément de confirmer leur appartenance à un autre club : le GIABA, le dispositif régional de lutte contre le blanchiment d’argent. Cette actualité illustre parfaitement la dynamique autour de l’AES GAFI liste grise retrait. Et d’en être retirés de la liste grise du GAFI.

Un communiqué du Conseil des ministres qui en dit long

C’est à Bamako, le 3 juin 2026, que le gouvernement malien a rendu public ce bilan. Lors de la 31e réunion du Comité ministériel du GIABA, tenue à Abidjan le 23 mai, plusieurs avancées ont été officiellement actées : la réintégration du Mali, du Burkina et du Niger comme membres à part entière du GIABA, et le retrait du Mali, du Burkina, du Nigeria et du Sénégal de la liste grise du Groupe d’action financière internationale.

Pour Bamako, c’est une victoire à afficher. Le gouvernement du général Assimi Goïta souligne ses progrès dans la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Sur le papier, c’est crédible : une évaluation sur site menée par le GAFI à Bamako en avril 2025 avait constaté des avancées réelles sur la surveillance des transactions suspectes et la régulation du secteur financier informel.

La liste grise du GAFI : qu’est-ce que ça change concrètement ?

Figurer sur cette liste — officiellement appelée « surveillance renforcée » — a des conséquences économiques tangibles. Les banques internationales appliquent des procédures de conformité plus strictes. Les correspondants bancaires se font rares. Les coûts des transferts de fonds augmentent. Pour des pays dépendant des transferts de la diaspora et des partenaires extérieurs, c’est un handicap réel.

Sortir de cette liste, c’est donc récupérer une forme de normalité financière internationale. C’est aussi un signal envoyé aux investisseurs potentiels. Dans un contexte où les juntes du Sahel cherchent à diversifier leurs partenariats économiques — vers la Russie, la Turquie, la Chine — avoir des comptes propres auprès des institutions de Bretton Woods n’est pas anodin.

Le paradoxe du Sahel souverainiste

Le tableau est saisissant. D’un côté, Bamako, Ouagadougou et Niamey rejettent bruyamment l’architecture régionale ouest-africaine : sortie de la CEDEAO, rupture avec les ambassadeurs français, expulsion des troupes étrangères, hostilité affichée envers les ONG internationales. De l’autre, ils maintiennent scrupuleusement leur conformité aux normes financières du GAFI — une organisation pilotée par les pays du G7 qu’ils prétendent défier.

Ce double mouvement n’est pas une contradiction. C’est du pragmatisme. Les juntes ont besoin de marges de manœuvre politiques pour consolider leur pouvoir domestique. Mais elles ont aussi besoin de dollars, d’euros, et d’accès aux circuits bancaires internationaux pour faire fonctionner leurs économies. Rejeter la CEDEAO ne coûte rien financièrement. Rejeter le GAFI coûterait très cher.

Une normalisation qui ne dit pas son nom

La réintégration au GIABA a une autre dimension symbolique. Cette institution a choisi d’admettre le Mali, le Burkina et le Niger comme membres hors CEDEAO — une décision approuvée à Accra en juillet 2025. C’est un précédent : les pays de l’AES ne sont pas coupés de toutes les institutions multilatérales africaines. Ils naviguent en dehors de certaines, mais restent intégrés à d’autres.

Ce mouvement de normalisation financière partielle pose une question stratégique. Les juntes sahéliennes jouent-elles vraiment la rupture totale avec l’ordre international — ou construisent-elles un modèle hybride, souverainiste dans la forme, intégré dans les faits ? La réponse pourrait définir la prochaine décennie sahélienne.

L’AES peut-elle durablement maintenir une posture de rupture politique tout en cherchant la conformité financière internationale ? Ou cette contradiction finira-t-elle par l’éclater de l’intérieur ?

Xolomo Tokpa

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