Devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, le 10 juin 2026, la secrétaire générale adjointe pour l’Afrique, Martha Pobee, a prononcé un discours d’alarme. Malgré quelques avancées électorales dans la sous-région, les crises s’accumulent, franchissent les frontières et redessinene les équilibres régionaux. Un avertissement onusien lucide sur une Afrique de l’Ouest au bord du basculement.
Un constat préoccupant devant le Conseil de sécurité
Martha Pobee n’a pas usé de langue de bois. Dans son exposé du 10 juin, elle a dressé une cartographie des fractures ouest-africaines : conflits armés dans le Sahel central, progression des groupes jihadistes vers les pays côtiers, fragilité des États en transition, tensions communautaires exacerbées et flux migratoires déstabilisateurs. Le tableau n’est pas nouveau. Mais l’ampleur systémique, elle, est inédite.
La secrétaire générale adjointe a insisté sur un phénomène désormais documenté : les conflits contemporains ne restent plus confinés à leurs frontières d’origine. Ils produisent des effets de contagion qui redessinent progressivement les équilibres régionaux. Ce qu’on appelait autrefois « la crise sahélienne » est devenu, en 2026, une crise ouest-africaine à part entière.
Les pays côtiers en première ligne
L’alerte la plus sérieuse concerne les États côtiers. Bénin, Togo, Côte d’Ivoire et Ghana — longtemps épargnés — subissent désormais des incursions régulières de groupes armés venus du nord. Le Bénin a enregistré plusieurs attaques dans ses provinces septentrionales depuis 2023. La Côte d’Ivoire a perdu des soldats dans le nord, aux frontières avec le Burkina Faso. Le Ghana renforce ses dispositifs militaires dans ses régions frontalières.
Cette contagion vers le sud est le résultat d’une mécanique bien identifiée. Chassés des zones rurales du Mali, du Burkina et du Niger par les opérations militaires des juntes et de leurs partenaires — notamment Wagner/Africa Corps — les groupes armés se repositionnent vers des territoires moins défendus, plus accessibles, et plus proches des routes commerciales et maritimes.
L’AES, hors des cadres, dans la crise
La rupture du Mali, du Burkina Faso et du Niger avec la CEDEAO a désorganisé l’architecture de sécurité régionale. Les mécanismes de coordination — partage de renseignements, patrouilles conjointes, mandats d’arrêt transfrontaliers — ne fonctionnent plus normalement entre les pays de l’AES et leurs voisins de la CEDEAO. Cette fracture institutionnelle laisse des angles morts que les groupes armés savent exploiter.
L’ONU a réitéré son appel au dialogue entre l’AES et la CEDEAO. Mais les positions restent très éloignées. Bamako, Ouagadougou et Niamey ont annoncé la création d’une confédération propre et refusent tout retour dans la CEDEAO sans conditions préalables que l’organisation juge inacceptables.
Des avancées réelles, une stabilité fragile
Martha Pobee a aussi signalé des évolutions positives. La Sierra Leone a tenu des élections locales dans un cadre apaisé. Le Liberia poursuit sa consolidation démocratique. Le Cap-Vert maintient un modèle de gouvernance stable. Ces exemples montrent qu’une autre trajectoire est possible — mais ils restent minoritaires dans un paysage régional dominé par l’instabilité.
Le financement de la Mission de soutien à la paix en Somalie (ATMIS) et les demandes de ressources pour les opérations onusiennes restantes en Afrique de l’Ouest sont elles aussi en difficulté, dans un contexte de réduction des budgets des grandes puissances contributrices.
L’Afrique de l’Ouest peut-elle enrayer la contagion sécuritaire sahélienne sans reconstruire d’abord un cadre de coopération régionale que les fractures politiques ont mis à mal ?
Xolomo Tokpa

