Le 3 juillet 2026, le ministre guinéen de la Culture Moussa Moïse Sylla a révélé qu’une délégation officielle s’était rendue au Musée de l’Armée aux Invalides à Paris. Ce qu’elle y a trouvé : le Coran personnel de l’Almamy Samory Touré, son armure et son chasse-mouche. Ces objets appartiennent à l’histoire de la Guinée. Ils sont exposés en France depuis des décennies. Conakry demande leur retour. Et cette demande arrive exactement une semaine après la rupture diplomatique avec Paris.
Samory Touré : l’homme que la France a mis 16 ans à vaincre
Almamy Samory Touré a fondé l’empire du Wassoulou au XIXe siècle. Il a résisté à la pénétration française en Afrique de l’Ouest pendant seize ans — de 1882 à 1898. Les forces coloniales françaises ont dû mobiliser des milliers de soldats et plusieurs campagnes militaires successives pour le capturer. Quand il a enfin été vaincu, ses objets personnels ont été saisis comme trophées de guerre. Le Coran qu’il portait, l’armure qui le protégeait, le chasse-mouche qui symbolisait son autorité — tout est parti vers la France. Ils y sont toujours.
Le Programme de recensement : l’outil de la reconquête mémorielle
Le 1er juillet 2026 — deux jours avant la révélation sur Samory Touré — la Guinée a officiellement lancé son Programme national de recensement, de documentation et de numérisation du patrimoine culturel. Initié par le Centre d’innovation et de recherche pour le développement (CIRD) sous le parrainage du ministre Sylla, ce programme mobilise 1 210 professionnels : chercheurs, archivistes, techniciens en numérisation, développeurs et médiateurs culturels. Six piliers : formation, recensement, numérisation, restitution internationale, transmission et inscription UNESCO.
La présidente du CIRD, Dre Safiatou Diallo, a posé la question centrale : « Comment protéger ce qui n’est pas identifié ? Comment transmettre ce qui n’est pas documenté ? » La réponse est ce programme. Et sa première mise en pratique concrète, c’est la demande de restitution des objets de Samory Touré.
La rupture avec la France comme toile de fond
Le timing est politique autant que culturel. Le 26 juin 2026, la junte burkinabè a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec la France. En Guinée, la rupture n’a pas été formalisée — mais la tension est réelle. Le programme de numérisation a été lancé au Centre culturel franco-guinéen. L’ambassadeur de France en Guinée était présent. Ce paradoxe dit quelque chose d’important : même quand la politique se fracture, la culture peut encore servir de terrain de dialogue. Ou d’arme de pression.
La restitution des biens culturels africains : un combat continental
La Guinée n’est pas seule. Le Bénin a obtenu en 2021 le retour de 26 trésors royaux d’Abomey conservés au musée du Quai Branly. Le Sénégal réclame ses archives coloniales. Le Nigeria négocie le retour des bronzes du Bénin. L’Éthiopie veut ses tabot et ses manuscrits. Le mouvement est continental. Et il prend de la vitesse depuis que plusieurs États africains ont compris que la souveraineté culturelle était aussi une forme de souveraineté politique.
Quand la Guinée réclame le Coran de Samory Touré aux Invalides une semaine après la rupture diplomatique de son voisin burkinabè avec Paris, est-ce de la diplomatie culturelle — ou la culture comme continuation de la politique par d’autres moyens ?
Xolomo Tokpa

