Depuis trois mois, des migrants africains sont traqués dans les rues de Johannesburg, Pretoria et Durban. Ghana, Nigeria, Mozambique ont organisé des vols de rapatriement. Un ultimatum du 30 juin, posé par les groupes anti-immigration, plane sur des dizaines de milliers de résidents étrangers. La nation arc-en-ciel montre ses fissures.
L’engrenage de la violence
Tout s’est accéléré fin avril 2026. Une vidéo virale montrait un ressortissant ghanéen sommé de présenter ses papiers par des militants du mouvement Operation Dudula. Les images ont circulé dans toute l’Afrique de l’Ouest. Accra a réagi en annonçant un vol de rapatriement. Le 27 mai, environ 300 Ghanéens quittaient Johannesburg.
Le Nigeria a suivi. Puis le Mozambique. D’autres chancelleries — Malawi, Lesotho, Kenya — ont appelé leurs ressortissants à la prudence. En trois mois, plusieurs milliers de migrants africains ont quitté l’Afrique du Sud, sous la pression d’une violence organisée et d’une inertie gouvernementale jugée suspecte.
Operation Dudula : impunité et agenda électoral
Au cœur du problème : le mouvement Operation Dudula, organisateur des violences xénophobes, n’a fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire sérieuse. Ni l’Exécutif ni la Justice n’ont agi. Des observateurs établissent un lien entre cette permissivité et le calendrier électoral : des élections municipales sont prévues à l’automne 2026.
Des partis comme l’Umkhonto we Sizwe, ActionSA ou l’Alliance patriotique ont instrumentalisé le sentiment anti-migrant. Dans un pays où le chômage dépasse 33 %, les étrangers — réguliers ou non — sont devenus des boucs émissaires commodes. Le président Ramaphosa a condamné les violences, mais sans décision ferme contre les groupes organisateurs.
Une fracture au cœur de l’idéal panafricain
Le paradoxe est brutal. L’Afrique du Sud a bénéficié, pendant l’apartheid, d’une solidarité continentale massive. Tanzanie, Zambie, Mozambique, Angola ont hébergé les militants de l’ANC en exil. Nelson Mandela avait érigé l’intégration africaine en pilier de sa politique étrangère.
Aujourd’hui, ce sont ces mêmes nations qui rapatrient leurs ressortissants. Les Comores signalent la disparition de 63 migrants en route vers l’Afrique du Sud. Le président kényan Ruto, en visite à Pretoria début juin, a exprimé publiquement son inquiétude face aux violences. Les institutions africaines — Union africaine, SADC — restent muettes.
Une crise systémique, pas conjoncturelle
Le problème n’est pas nouveau. Des pogroms xénophobes avaient éclaté en 2008, 2015, 2019. À chaque fois, la réponse officielle a été la même : condamnation verbale, absence de poursuites, retour au calme précaire. La différence en 2026 tient à l’ampleur des rapatriements — organisés par des États souverains — et à la proximité d’une échéance électorale qui exacerbe les tensions.
Pour les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique australe, la question posée est celle de la réciprocité : peut-on construire une intégration continentale quand le pays le plus industrialisé du continent traite ses voisins en ennemis intérieurs ?
L’Afrique du Sud parviendra-t-elle à réconcilier son modèle arc-en-ciel avec les réalités d’une Afrique qui se déplace, s’intègre et réclame ses droits ?
Xolomo Tokpa

