Nigeria : procès de masse jihadistes — justice ou simulacre ?

Le gouvernement nigérian a lancé ce mardi 16 juin la Phase 9 de ses procès antiterroristes de masse. Plus de 500 suspects liés à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) comparaissent devant dix juges du tribunal fédéral de haut rang à Abuja. Le 84e suspect devait comparaître ce mardi, en plus des quelque 490 déjà jugés depuis lundi. Derrière la mécanique judiciaire se pose une question que le Nigeria n’a jamais vraiment tranchée. Entre justice réelle et instrument politique, ces procès de masse sont-ils légitimes ?

Phase 9 : la plus grande vague de poursuites antiterroristes de l’histoire du Nigeria

La Phase 9 — dite « Giwa Project Phase 9 » — est la continuation d’un processus engagé dès 2017. Le 16 juin, 227 suspects ont été arraignés devant 10 juges dès le premier jour. Les charges couvrent un spectre large : financement du terrorisme, soutien logistique, appartenance à des groupes terroristes, crimes relevant du Statut de la Cour pénale internationale (CPI). Certains suspects ont déjà plaidé coupable lors des premières sessions. Cela a conduit à des condamnations immédiates à des peines allant de 7 à 20 ans d’emprisonnement.

L’Attorney General de la Fédération, Lateef Fagbemi, a qualifié ces procès de démonstration de « l’engagement du gouvernement fédéral à garantir la justice pour les victimes du terrorisme ». Les observateurs internationaux, dont le Barreau nigérian, étaient présents lors des audiences d’ouverture.

Boko Haram, ISWAP : 17 ans d’insurrection, peu de procès

Le paradoxe nigérian est saisissant. Boko Haram a commencé son insurrection en 2009. En 17 ans, le groupe et ses dérivés — dont ISWAP, branche africaine de l’État islamique — ont causé plus de 30 000 morts. Ils ont aussi déplacé des millions de personnes dans le nord-est du pays. Ensuite, ils ont étendu leur action au-delà de l’État de Borno vers le Kwara, le Niger et même Lagos. Pourtant, les procédures judiciaires d’ampleur ont été rarissimes.

Les précédents éclairent les limites du système. Entre 2017 et 2018, 163 suspects ont été condamnés — et 887 relâchés faute de preuves. Récemment, en juin 2026, 360 otages de Boko Haram ont été libérés lors d’une opération militaire dans l’État de Borno. Cela révèle que le groupe reste opérationnel malgré les phases successives de procès.

Les questions que posent les droits humains

Human Rights Watch, Amnesty International et plusieurs barreaux nigérians ont documenté les dérives de procédures antérieures. Des individus arrêtés au hasard — comme les frères Hamza, mécaniciens détenus huit ans pour avoir réparé un véhicule appartenant à un combattant — ont parfois passé des années en détention préventive avant d’être relâchés sans charges.

La Phase 9 se tient dans un tribunal civil fédéral à Abuja, sous supervision internationale. C’est un progrès formel sur les phases précédentes conduites dans des enceintes militaires. Mais la rapidité des procédures — centaines de suspects jugés en deux jours — soulève des interrogations sur la qualité de l’instruction et les garanties d’un procès équitable pour chaque individu. Le standard international exige une individualisation des charges. Or, les procès de masse, par construction, rendent cet idéal difficile à atteindre.

Tinubu mise sur la sécurité comme levier politique

Le président Bola Tinubu a fait de la sécurité l’un des piliers de son mandat, aux côtés des réformes économiques. Dans un pays où les violences jihadistes dans le nord-est coexistent avec les attaques de bandits armés dans le nord-ouest, il y a aussi les enlèvements récurrents et les tensions intercommunautaires. Afficher une justice antiterroriste active répond donc à une demande sociale réelle.

La stratégie combine trois volets : procès judiciaires, opérations militaires (dont la libération des 360 otages le 7 juin), et réhabilitation via l’Opération Safe Corridor à Gombe — programme de déradicalisation où sont envoyés les condamnés ayant purgé leur peine. Ce triptyque est cohérent sur le papier. Mais sur le terrain, ISWAP continue de mener des attaques coordonnées dans plusieurs États du nord.

Un modèle exportable pour l’Afrique ?

Plusieurs pays africains confrontés à des milliers de détenus jihadistes — Mali, Burkina Faso, Cameroun, Mozambique — observent les procès nigérians. L’approche de masse, si elle permet d’absorber un backlog judiciaire considérable, ne règle pas la question de la récidive. Elle ne résout pas non plus celle de la réintégration sociale. Le Nigeria l’a appris à ses dépens lors des phases précédentes.

Juger 500 suspects en quelques jours peut-il être appelé justice — ou le Nigeria invente-t-il une forme de gestion pénale du terrorisme qui sacrifie l’équité individuelle à l’efficacité de masse ?

Xolomo Tokpa

Dernières Infos
ARTICLES CONNEXES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici