Le 11 juin 2026, le ministre des Finances John Mbadi a présenté devant l’Assemblée nationale le budget 2026-2027 : 4 820 milliards de shillings kényans, soit environ 37,2 milliards de dollars — un record historique et une hausse de 12,4 % par rapport à l’exercice précédent. Le déficit prévu est de 1 150 milliards de KES (8,85 milliards de dollars). Pas de nouvelles taxes majeures en vitrine. Des méga-projets d’infrastructure à foison. Et une élection générale dans seize mois.
Le message politique : Ruto-Raila, même budget
John Mbadi a ouvert son discours budgétaire en invoquant l’alliance entre le président Ruto et Raila Odinga. Il a présenté ce budget comme « la traduction des idéaux des deux grands leaders », dans le cadre du gouvernement à large base (GNU) mis en place après les turbulences de 2024. Cette association nominale de l’opposition au budget n’est pas anodine. Elle vise à dépolitiser la dépense publique et à élargir la base électorale de Ruto avant 2027.
Le Kenya Kwanza mise sur la visibilité : des routes, des extensions du Standard Gauge Railway (SGR), un million de logements abordables d’ici fin 2027, des programmes jeunesse. Ce sont des investissements que les électeurs peuvent voir, toucher, photographier. C’est le calcul.
Des priorités sectorielles révélatrices
Le budget 2026-2027 affecte 3 540 milliards de KES aux dépenses récurrentes — salaires, fonctionnement, pensions et service de la dette. C’est la part du lion. Parmi les gagnants sectoriels : la Commission du service enseignant (TSC), qui voit son enveloppe augmenter de 11 milliards de KES à 420,91 milliards, avec la promesse d’absorber 24 000 enseignants stagiaires sur contrat permanent d’ici juillet 2027. Le Kenya Medical Supplies Agency reçoit 20,9 milliards. La réponse Ebola y figure en filigrane.
Le National Intelligence Service (NIS) maintient une dotation de 58,62 milliards — significative à moins de seize mois d’une élection dans un contexte de tensions sociales persistantes. La Caisse des comtés reçoit 502 milliards de KES, dans la continuité du cadre de décentralisation.
Le spectre du Finance Bill 2024 plane sur tout
John Mbadi l’a reconnu implicitement : ce budget est conçu pour ne pas réveiller les fantômes de juin 2024. Le Finance Bill 2024 — qui proposait de nouvelles taxes sur le pain, les couches, les huiles de cuisson — avait déclenché les plus grandes manifestations de l’histoire récente du Kenya. Des dizaines de jeunes kényans avaient été tués par les forces de sécurité. Le mouvement Gen Z avait envahi le parlement.
Deux ans plus tard, Ruto présente un budget sans nouvelles taxes majeures sur les produits de base. Il maintient la taxe sur le logement abordable (1,5 % du salaire brut). Il propose de soumettre les vêtements d’occasion (mitumba) à la TVA au point d’importation — mais exonère les ventes intérieures, protégeant les petits revendeurs. Ce calibrage minutieux est un aveu : le gouvernement a peur de la rue.
La dette et le déficit : l’autre réalité
Derrière les annonces, la réalité budgétaire est contraignante. Le déficit de 1 150 milliards de KES sera financé par 1 100 milliards d’emprunts intérieurs — un record. La dette publique kényane dépasse désormais les 75 % du PIB. Le service de la dette absorbe une part croissante des recettes fiscales, laissant moins de marges pour les investissements productifs. Le FMI a émis des mises en garde répétées sur la soutenabilité budgétaire du Kenya depuis 2023.
La crise des carburants d’avril 2026 — hausse de 24 % du prix à la pompe après la fermeture du détroit d’Ormuz — a aggravé l’inflation et érodé le pouvoir d’achat. Ruto subventionne désormais partiellement les carburants, au prix d’une pression supplémentaire sur les finances publiques.
Seize mois avant les urnes
Ce budget est le dernier exercice complet du premier mandat de Ruto avant les élections générales d’août 2027. Chaque chiffre est un argument de campagne potentiel. Les 24 000 enseignants permanentisés sont aussi 24 000 électeurs soulagés. Le million de logements abordables est aussi une promesse qui devra trouver des bénéficiaires visibles avant le scrutin.
Quand le dernier budget d’avant-élection est aussi le plus ambitieux de l’histoire d’un pays, la question n’est pas de savoir s’il est politique — mais si les Kényans peuvent se permettre de le payer.
Xolomo Tokpa

