Restitutions d’art africain : le grand inventaire inachevé

Depuis 2021, l’Afrique récupère ses trésors. Le Bénin a obtenu 26 œuvres royales d’Abomey du Quai Branly. Le Sénégal a récupéré le sabre d’El Hadj Omar Tall. La Côte d’Ivoire a retrouvé le tambour Djidji Ayôkwé. La Guinée réclame le Coran de Samory Touré aux Invalides. Le mouvement est réel. Il est aussi profondément inégal. Des milliers d’objets restent bloqués. Par des lois. Par des musées. Les États qui ne veulent pas céder.

Ce qui est revenu — et comment

Les restitutions réussies ont toutes une chose en commun : une volonté politique claire des deux côtés. La France de Macron a amorcé le mouvement avec le rapport Savoy-Sarr de 2018 — qui recommandait le retour d’au moins 90 000 objets africains détenus par des institutions françaises. Cinq pays africains ont déjà bénéficié de retours concrets : Bénin, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali et Éthiopie dans une moindre mesure. Ces restitutions ont en commun d’avoir été négociées État à État, sur des objets identifiés et réclamés par des pays ayant une capacité institutionnelle à accueillir les œuvres.

Ce qui reste bloqué — et pourquoi

La couronne de l’empereur Théodore II d’Éthiopie, prise à Maqdala en 1868, est toujours au Victoria and Albert Museum de Londres. Le British Museum détient entre 70 000 et 100 000 bronzes du Bénin — protégés par le British Museum Act de 1963, qui interdit toute aliénation d’objets de sa collection. Cette loi transforme le musée en forteresse juridique. Aucun gouvernement britannique n’a modifié ce texte. Les propositions de prêt à long terme ou de co-gestion ont été avancées mais jamais formalisées.

En Belgique, l’AfricaMuseum de Tervuren détient environ 120 000 objets d’origine congolaise. Une commission mixte belgo-congolaise travaille depuis 2021 à identifier les objets susceptibles d’être restitués. Le processus est lent. La Belgique a amorcé des retours symboliques mais aucun transfert massif n’a eu lieu. La RDC, en proie à une guerre civile dans son est, n’a pas les infrastructures muséales pour accueillir des volumes importants.

Le verrou juridique : l’inaliénabilité

Le principal obstacle juridique est le principe d’inaliénabilité des collections publiques. En France, en Grande-Bretagne, en Belgique et aux Pays-Bas, la loi interdit aux musées de se dessaisir d’objets appartenant aux collections nationales — sauf par dérogation législative spéciale. Modifier ces lois nécessite une volonté politique que les gouvernements concernés n’ont pas encore manifestée de manière systématique. La France a contourné partiellement le problème en utilisant des mécanismes de « prêt sans retour » et de transferts de propriété au cas par cas.

La prochaine bataille : le droit international

Plusieurs juristes africains plaident pour l’adoption d’un traité international contraignant sur la restitution des biens culturels pillés durant la colonisation. L’UNESCO dispose d’une convention de 1970 sur le trafic illicite des biens culturels — mais elle n’est pas rétroactive. Elle ne couvre pas les objets partis avant 1970. C’est précisément là que se trouvent la majorité des trésors africains encore détenus en Europe.

Quand certains trésors africains reviennent grâce à la volonté politique et d’autres restent bloqués par des lois vieilles d’un siècle, est-ce que l’Europe restitue vraiment — ou choisit simplement ce qu’il lui coûte le moins de rendre ?

Xolomo Tokpa

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