Le 1er juin 2026, l’Éthiopie a voté. Plus de 50 millions d’électeurs inscrits, un record historique. Mais 143 bureaux de vote fermés, une opposition marginalisée et des régions entières sous tension. La victoire d’Abiy Ahmed est certaine. Ce qui est incertain, c’est l’avenir d’un pays que les urnes ne suffisent pas à unifier.
Un scrutin verrouillé dès le départ
Le Parti de la Prospérité d’Abiy Ahmed entrait dans cette élection avec une avance structurelle écrasante. En 2021, il avait raflé 410 des 484 sièges parlementaires. En 2026, les conditions sont encore moins favorables à une compétition réelle. Chatham House qualifie ce scrutin de « parmi les moins concurrentiels depuis 1991 ». L’opposition est fragmentée, sous-financée et absente de nombreuses circonscriptions. Certains partis ont carrément renoncé à se présenter.
Les premières estimations diffusées par la Commission électorale nationale (NEBE) le 4 juin confirment la tendance : le Parti de la Prospérité remporte 34 des 35 premiers sièges vérifiés. Les résultats définitifs, attendus avant le 11 juin, n’ont pas encore été proclamés à la date de publication. Mais l’issue ne fait aucun doute.
Oromia, Amhara, Tigré : trois régions qui disent non
Le vote s’est déroulé sous haute tension dans plusieurs régions clés. En Oromia — région natale d’Abiy Ahmed — des affrontements entre forces gouvernementales et séparatistes du Front de Libération Oromo ont perturbé le scrutin. Dans la région Amhara, la milice Fano contrôle encore des pans entiers du territoire depuis 2023. Au Tigré, aucun bureau de vote n’a ouvert. La NEBE a invoqué des « conditions défavorables ».
Ces absences ne sont pas des détails logistiques. Elles témoignent d’une réalité que le résultat électoral ne peut masquer : des millions d’Éthiopiens restent exclus du processus politique, parfois par la force. Reporters sans frontières classe l’Éthiopie au 148e rang mondial sur 180 en matière de liberté de la presse en 2026, soit une chute de trois places.
L’économie comme bouclier politique
Le gouvernement mise sur ses résultats économiques pour légitimer sa mainmise. Les candidats du Parti de la Prospérité ont fait campagne sur une croissance projetée à plus de 10 % en 2026 — l’une des plus rapides du continent. L’initiative « Éthiopie Numérique » est présentée comme preuve de modernisation. Le Grand Barrage de la Renaissance (GERD) reste un symbole de puissance nationale.
Mais ces indicateurs macroéconomiques coexistent avec une réalité sociale difficile. Près de la moitié des 135 millions d’Éthiopiens ont moins de 18 ans. Les déplacements internes liés aux conflits se comptent encore en millions. L’inflation alimentaire reste une menace pour les couches les plus vulnérables. La croissance profite à une économie libéralisée à la hâte, pas encore à toutes les populations.
Prix Nobel 2019, autocrate 2026 ?
Le paradoxe Abiy Ahmed reste entier. Lauréat du prix Nobel de la paix en 2019 pour sa réconciliation historique avec l’Érythrée, il incarne aujourd’hui un pouvoir qui rétrécit l’espace civique. Arrestations d’opposants, contrôle des médias, disparitions forcées documentées par Human Rights Watch : le profil du réformateur s’est effacé derrière celui du consolidateur.
Ses relations avec Asmara se sont de nouveau dégradées. Ses déclarations sur le « droit historique » de l’Éthiopie à un accès à la mer Rouge inquiètent Érythrée et Djibouti. Dans une Corne de l’Afrique déjà fragile, chaque discours d’Addis-Abeba résonne bien au-delà des frontières.
Deuxième pays d’Afrique, premier défi régional
L’Éthiopie n’est pas un pays ordinaire. C’est le siège de l’Union Africaine, le deuxième pays le plus peuplé du continent, un acteur majeur des équilibres régionaux. Sa stabilité conditionne les flux migratoires, la sécurité en Somalie, la gestion du Nil. Un cinquième mandat d’Abiy Ahmed dans un pays fracturé n’est pas seulement une affaire intérieure.
L’ONU prévoyait pour l’Éthiopie une croissance de 5,8 % en Afrique de l’Est en 2026. Mais la croissance sans cohésion sociale n’est qu’un chiffre. La vraie question, celle que les résultats électoraux ne trancheront pas, reste posée.
Abiy Ahmed a gagné l’élection. Mais peut-il encore gagner la confiance de toutes les Éthiopies ?
Xolomo Tokpa

