Un jugement rare, aux effets contradictoires. Le 9 juin 2026, la Haute Cour du Kenya a confirmé la destitution de l’ancien vice-président Rigathi Gachagua — tout en concluant que ses droits avaient été violés. L’État est condamné à lui verser 50 millions de shillings. Mais il reste dehors.
Un impéachment historique, une procédure entachée
Tout remonte à octobre 2024. Le Parlement kenyan — d’abord l’Assemblée nationale avec 281 voix sur 349, puis le Sénat — avait destitué Rigathi Gachagua, premier vice-président kenyan à subir cette procédure depuis l’adoption de la Constitution de 2010. Les chefs d’accusation étaient lourds : corruption, violations constitutionnelles, discours ethniquement divisifs, insubordination envers le président Ruto.
Gachagua avait contesté la procédure depuis le début. Son argument central : le Sénat avait poursuivi les débats alors qu’il était hospitalisé, lui refusant le droit à une défense équitable. Un argument que la Haute Cour a, ce 9 juin, jugé fondé.
La décision du 9 juin : valide, mais indemnisée
Un panel de trois juges a rendu un verdict en deux temps. Premier volet : la destitution est constitutionnellement valide. L’impéachment est une prérogative législative. Les juges ne peuvent substituer leur jugement à celui du Parlement sur le fond des accusations. Gachagua reste donc destitué.
Second volet : la procédure a violé son droit à une audience équitable. Le fait d’avoir maintenu les débats au Sénat pendant son hospitalisation constitue une atteinte procédurale. En réparation, la Haute Cour condamne l’État kenyan à lui verser 50 millions de shillings kenyans — soit environ 385 000 dollars. La réintégration, en revanche, est exclue : nommer deux vice-présidents simultanément créerait une crise constitutionnelle.
Une jurisprudence inédite en Afrique de l’Est
Cette décision fait jurisprudence à plusieurs titres. Elle affirme que le contrôle judiciaire des procédures d’impéachment est possible — même si ses effets sont limités. Elle reconnaît qu’un Parlement peut agir dans les limites de la Constitution tout en violant les droits individuels d’un justiciable. Et elle établit qu’une violation procédurale peut être indemnisée sans entraîner l’annulation de la décision.
Pour le Kenya, pays doté d’une Constitution de 2010 souvent citée comme modèle en Afrique de l’Est, ce jugement renforce l’idée que le système judiciaire peut tenir tête au pouvoir politique — même partiellement.
Et Gachagua dans tout ça ?
L’ancien vice-président n’a pas tardé à réagir. Ses avocats ont indiqué qu’il étudie un pourvoi en cassation sur la question des droits procéduraux. Sur le plan politique, Gachagua reste très actif. Il a multiplié les apparitions dans les régions à majorité kikuyu, sa base électorale, et est présenté par certains analystes comme un candidat potentiel à la présidentielle de 2027.
La fracture entre lui et William Ruto, qui avaient pourtant formé un ticket gagnant en 2022, est désormais totale. Et ce jugement, en lui donnant raison sur la forme tout en le maintenant à l’écart, ne risque pas de la cicatriser.
Le Kenya vient-il de poser les bases d’un contrôle judiciaire sur les impéachements parlementaires, ou ce verdict n’est-il qu’un compromis qui satisfait tout le monde sans protéger personne ?
Xolomo Tokpa

