Le président somalien Hassan Sheikh Mohamoud a achevé lundi 29 juin une visite officielle de deux jours en Éthiopie. Il a rencontré le Premier ministre Abiy Ahmed pour la quatrième fois en six mois. Cette fréquence inhabituelle prouve une normalisation progressive entre Mogadiscio et Addis-Abeba. Une grave crise diplomatique avait éclaté en 2024 après l’accord controversé entre l’Éthiopie et le Somaliland. La Corne de l’Afrique tourne discrètement la page.
L’origine de la crise : un accord qui a tout fait basculer
En janvier 2024, l’Éthiopie signe un protocole d’accord avec le Somaliland — région sécessionniste autoproclamée indépendante de la Somalie depuis 1991. Le texte prévoit un accès éthiopien à la mer Rouge via le port de Berbera, en échange d’une reconnaissance diplomatique potentielle du Somaliland. Mogadiscio considère cet accord comme une violation flagrante de sa souveraineté territoriale. La crise diplomatique qui s’ensuit est l’une des plus graves de la région depuis des années. Les relations sont rompues. Les ambassadeurs rappelés.
Quatre rencontres en six mois : la méthode du dégel
Depuis janvier 2026, Mohamoud et Abiy Ahmed se rencontrent régulièrement. Chaque visite officielle ajoute une couche de confiance reconstruite. La rencontre du 29 juin a porté sur deux axes majeurs. Premier axe : la sécurité régionale, notamment la coordination contre Al-Shabaab, groupe jihadiste qui menace simultanément la Somalie et la stabilité régionale. Deuxième axe : la coopération économique, dans un contexte où l’Éthiopie — pays enclavé de 130 millions d’habitants — cherche toujours un accès maritime stable.
Ce que cette réconciliation ne résout pas
L’accord Éthiopie-Somaliland de 2024 n’a pas été formellement annulé. Il reste en suspens, ni appliqué ni abandonné. Cette ambiguïté permet aux deux parties de normaliser leurs relations sans qu’Addis-Abeba ne renonce explicitement à ses ambitions maritimes, ni que Mogadiscio n’accepte la légitimité du Somaliland. C’est une diplomatie du flou calculé — efficace à court terme, fragile à long terme.
Abiy Ahmed, double jeu diplomatique
La séquence est révélatrice du style diplomatique d’Abiy Ahmed en 2026. D’un côté, Washington sanctionne les durs du TPLF pour stabiliser le Tigré et soutenir implicitement le gouvernement fédéral éthiopien. De l’autre, Addis-Abeba reconstruit patiemment ses relations avec Mogadiscio. Abiy Ahmed gère simultanément une crise interne et une réconciliation régionale. Sa capacité à mener ces deux dossiers en parallèle illustre une diplomatie éthiopienne plus sophistiquée que ne le laisse penser la couverture médiatique de ses difficultés intérieures.
Al-Shabaab : l’ennemi commun qui rapproche
La menace jihadiste reste le ciment principal de cette réconciliation. Al-Shabaab continue de mener des attaques en Somalie et menace de déborder vers le Kenya et l’Éthiopie. Les troupes éthiopiennes participent depuis des années aux missions de l’Union africaine en Somalie. Cette coopération sécuritaire historique a survécu à la crise diplomatique de 2024 — preuve que les intérêts stratégiques l’emportent souvent sur les ruptures politiques affichées.
Une Corne de l’Afrique fragmentée qui cherche sa cohérence
La région reste un patchwork de tensions. Le Soudan est en guerre civile. L’Érythrée se referme sur elle-même. Le Tigré rouvre ses plaies. Mais entre Mogadiscio et Addis-Abeba, un chemin de stabilisation se dessine. Cette normalisation, si elle se consolide, pourrait devenir un point d’ancrage régional dans une zone autrement marquée par l’instabilité chronique.
Quand deux pays se rencontrent quatre fois en six mois sans résoudre formellement la cause de leur rupture, est-ce de la diplomatie pragmatique — ou simplement une paix de façade qui attend sa prochaine crise ?
Xolomo Tokpa

