Ce 17 juin 2026, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement ont annoncé conjointement que l’initiative Mission 300 a raccordé plus de 50 millions de personnes à l’électricité dans 40 pays africains depuis son lancement en 2024 — à un rythme désormais deux fois supérieur à l’objectif initial. Une étape majeure. Mais 565 millions d’Africains restent encore sans accès à l’électricité. Et la démographie du continent en ajoute 30 millions chaque année. Le compte n’y est pas.
Les chiffres qui impressionnent — et leur limite
Les performances de Mission 300 au bout de deux ans sont réelles. La Tanzanie arrive en tête avec 7,5 millions de nouveaux raccordements. L’Éthiopie suit avec 4,6 millions, grâce à des réformes ayant réduit le coût des connexions au réseau. Le Nigeria compte plus de 4,5 millions de nouveaux bénéficiaires via des projets du secteur privé soutenus par des financements publics et internationaux. Au total, la Banque mondiale et la BAD ont engagé près de 15 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent 4,5 milliards de cofinancement et plus de 7 milliards de promesses additionnelles d’autres partenaires.
Mais le rapport de l’Agence internationale de l’énergie publié en 2025 place le déficit en perspective. En 2023, 35 millions d’Africains avaient été raccordés — et la croissance démographique de 30 millions d’habitants avait réduit la progression nette à seulement 5 millions de personnes supplémentaires effectivement sorties du déficit énergétique. Raccorder 50 millions en deux ans est un exploit. Le maintenir face à une démographie galopante est la vraie bataille.
Un modèle nouveau : la coordination comme arme principale
Ce qui distingue Mission 300 de ses prédécesseurs, c’est son architecture de coordination. Les précédents programmes d’électrification africains fonctionnaient souvent en silo : chaque bailleur finançait son projet dans son pays, selon ses propres critères. Mission 300 rassemble gouvernements, Banque mondiale, BAD, investisseurs privés, Fondation Rockefeller et Alliance mondiale pour l’énergie (GEAPP) autour d’un programme unifié et d’objectifs mesurables.
Trente pays africains ont adopté des « Pactes nationaux pour l’énergie » — des feuilles de route définissant des cibles de raccordement, des réformes tarifaires et des mécanismes d’attraction du secteur privé. C’est ce cadre commun qui permet aujourd’hui à la BAD de lancer son Mission 300 Progress Tracker — une plateforme numérique publique offrant des données en temps réel sur les raccordements pays par pays.
Tanzanie, Éthiopie, Nigeria : trois modèles à décrypter
Les trois pays en tête de Mission 300 ont emprunté des chemins différents. La Tanzanie a misé sur l’extension du réseau dans les zones périurbaines, bénéficiant de financements BAD massifs sur le dernier kilomètre. L’Éthiopie a réformé ses tarifs de connexion pour les rendre accessibles aux ménages à faibles revenus — une réforme politique courageuse que peu de gouvernements africains ont osé conduire. Le Nigeria, lui, a mobilisé le secteur privé via des mécanismes de dérisquage public : l’État garantit une partie des revenus futurs pour rendre les projets attractifs pour les investisseurs.
Ces trois modèles coexistent dans Mission 300, ce qui est à la fois sa richesse et son défi : comment adapter les solutions à 40 pays aux profils économiques, géographiques et institutionnels radicalement différents ?
La Guinée dans l’équation — un cas exemplaire
Le cas guinéen illustre les tensions propres à Mission 300. La Guinée figure parmi les pays bénéficiaires du programme de connectivité régionale CLSG — interconnexion Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée — qui fait partie du portefeuille Mission 300. Mais le taux de pertes commerciales du réseau électrique guinéen atteignait encore 40 % en 2025, avec un objectif de réduction à 20 % d’ici 2030. Tant que les pertes techniques et commerciales restent à ce niveau, raccorder de nouveaux ménages ne suffit pas — il faut aussi sécuriser la qualité et la fiabilité de la fourniture.
2030 : un objectif atteignable ou un mirage ?
L’objectif de Mission 300 est de raccorder 300 millions de personnes supplémentaires d’ici 2030. Soit six fois le résultat des deux premières années, en quatre ans. Le rythme actuel est encourageant, mais l’arithmétique reste serrée. Le président de la Banque mondiale, Ajay Banga, l’a formulé sans ambiguïté : « L’électricité n’est pas une fin en soi. C’est ce qu’elle rend possible — des emplois, des soins de santé, l’éducation, des opportunités. » Sidi Ould Tah, président de la BAD, a été encore plus direct : « Nous avons besoin de tout le monde sur le pont. »
Mission 300 prouve qu’électrifier l’Afrique à grande échelle est possible — mais raccorder 50 millions de personnes quand la démographie en ajoute 30 millions par an, est-ce vraiment réduire le déficit ou simplement courir après lui ?
Xolomo Tokpa

