Par décret promulgué le 16 juin 2026 et lu à la télévision nationale, le président Mamadi Doumbouya a autorisé la ratification de l’accord de prêt concessionnel signé avec la Banque d’import-export de Chine (China Exim Bank) pour financer le projet « Guinea Safe City ». Montant : 385,3 millions de renminbi, soit environ 54 millions de dollars américains. L’objectif officiel est de renforcer la sécurité urbaine, la gestion du trafic et les capacités opérationnelles des forces de sécurité dans plusieurs villes guinéennes. Derrière l’infrastructure de surveillance, les questions sur la vie privée, la souveraineté des données et la dépendance technologique à Pékin s’imposent.
Qu’est-ce que « Guinea Safe City » ?
Le projet Guinea Safe City est un programme de vidéosurveillance urbaine intégrée. Il prévoit le déploiement d’un réseau de caméras dans Conakry et dans les principales agglomérations du pays. Ces caméras seront connectées à des centres de commandement et de contrôle. Ceci permettra aux autorités de visualiser en temps réel les flux urbains, les incidents de sécurité et les mouvements de population. D’ailleurs, les autorités guinéennes présentent cette initiative comme un outil de « modernisation ». Elles souhaitent ainsi rapprocher Conakry des standards internationaux en matière de sécurité urbaine.
Le dossier avait été présenté devant le Conseil national de la transition (CNT) le 13 mars 2026 par le ministre du Plan, de la Coopération internationale et du Développement, Ismaël Nabé. L’accord de prêt avec la China Exim Bank avait été signé le 30 juin 2025. Par ailleurs, la promulgation de la loi de ratification le 16 juin concrétise le partenariat.
La Chine et les « Safe Cities » : un modèle exporté dans toute l’Afrique
Le modèle Safe City est une technologie exportée depuis la Chine par des entreprises comme Huawei, ZTE, Hikvision et Dahua. En Afrique, des programmes similaires ont été déployés au Zimbabwe (Harare), en Zambie (Lusaka), en Ouganda (Kampala), en Éthiopie et en Afrique du Sud. Par ailleurs, ces systèmes incluent généralement la vidéosurveillance HD, la reconnaissance faciale, le suivi des plaques d’immatriculation, et des algorithmes d’analyse comportementale.
Privacy International et Human Rights Watch ont documenté les risques associés à ces déploiements. En l’absence de cadres juridiques clairs sur la protection des données personnelles, ces infrastructures peuvent devenir des outils de surveillance politique. Cela représente un problème notable. En effet, cela est particulièrement préoccupant dans des pays où l’espace civique est limité et où l’opposition est exposée. La Guinée ne dispose pas encore d’une loi complète sur la protection des données personnelles. Malgré cela, la suppression de la HAPDP (Haute autorité de protection des données personnelles) au Niger a eu lieu dans un contexte voisin.
54 millions de dollars de dette envers Pékin : les conditions du prêt
L’accord avec la China Exim Bank est un prêt concessionnel — c’est-à-dire à des taux préférentiels inférieurs aux taux du marché. Ce type de financement chinois en Afrique est systématiquement accompagné de clauses liées à l’utilisation de fournisseurs et d’entreprises chinoises pour la mise en œuvre. Par conséquent, il en résulte que les équipements, les logiciels, les techniciens et souvent la maintenance demeureront dans l’écosystème technologique chinois pour la durée du projet.
Les données collectées par les caméras chinoises transiteront par des infrastructures dont l’architecture technique sera conçue et maintenue par des acteurs basés en Chine. Dans le contexte actuel de compétition technologique mondiale, la question de la souveraineté numérique de la Guinée se pose concrètement. Qui aura accès aux images et aux métadonnées produites par ce réseau — et dans quelles conditions ?
Le contexte sécuritaire et politique guinéen
Le projet Guinea Safe City intervient dans un contexte sécuritaire spécifique. La Guinée fait face à des tensions sociales persistantes — pénuries de carburant, inflation, pression sur le pouvoir d’achat. De plus, les autorités ont également à gérer des procédures judiciaires majeures, dont le procès du 28 septembre 2009 et les affaires de la CRIEF contre d’anciens responsables. Un réseau de vidéosurveillance étendu renforce indéniablement les capacités de contrôle des forces de l’ordre.
La Guinée de Doumbouya se distingue également par une dépendance technologique croissante envers la Chine : le projet de chemin de fer transguinéen pour Simandou implique Chinalco. Désormais, la surveillance urbaine s’appuie sur China Exim Bank. Ce double ancrage — infrastructures minières et sécurité urbaine — dessine un partenariat sino-guinéen structurant pour la prochaine décennie.
Sécurité pour qui, contrôle de qui ?
Les partisans du projet Safe City avancent des arguments légitimes : réduction de la criminalité, amélioration de la gestion du trafic dans une Conakry saturée, modernisation des forces de sécurité. Ces bénéfices sont réels dans d’autres villes africaines. Mais les exemples d’Ouganda et du Zimbabwe montrent aussi que les mêmes caméras qui filment des voleurs filment aussi les opposants politiques, les manifestants et les journalistes. Par conséquent, la frontière entre sécurité publique et surveillance politique n’est garantie que par l’état de droit — et ce dernier reste fragile en Guinée.
Quand un gouvernement emprunte 54 millions de dollars à la Chine pour installer des caméras dans ses villes, la question n’est pas seulement de savoir qui surveille les rues — mais qui surveille les surveillants ?
Xolomo Tokpa

