Ce 17 juin 2026, Journée de la Jeunesse en Afrique du Sud, le président Cyril Ramaphosa a publiquement exhorté la population à ne pas attribuer aux migrants la responsabilité du chômage, de la criminalité et des difficultés économiques du pays. Ce discours intervient dans un contexte de tensions xénophobes croissantes. En outre, il intervient après des manifestations anti-immigration récentes et d’une crise économique qui frappe en premier lieu les jeunes Sud-Africains. Dans un pays où le chômage dépasse 32 %, l’ANC a perdu sa majorité absolue en 2024. De ce fait, tenir ce discours n’est pas sans risque politique.
La Journée de la Jeunesse, une date chargée d’histoire
Le 16 juin 1976, des milliers de lycéens de Soweto descendaient dans la rue pour protester contre l’enseignement en afrikaans imposé par le régime d’apartheid. Des centaines furent tués par les forces de l’ordre. Cette date, devenue Journée nationale de la Jeunesse après 1994, est un moment de commémoration républicaine. Elle est aussi un moment de discours sur l’avenir des jeunes Sud-Africains. Le fait que Ramaphosa choisisse cette tribune pour s’exprimer sur la xénophobie n’est pas anodin. En effet, il s’adresse explicitement à une génération qui supporte de plein fouet le chômage de masse. Par ailleurs, cette génération constitue le vivier des tensions sociales les plus vives.
Le 17 juin marque par ailleurs le 35e anniversaire de l’abrogation par le Parlement sud-africain de la Population Registration Act de 1950 — texte fondamental de l’apartheid imposant la classification raciale obligatoire. Cette conjonction de dates donne à la parole de Ramaphosa une résonance historique particulière.
Un chômage à 32 % qui cherche un bouc émissaire
L’Afrique du Sud traverse une crise économique profonde. Le taux de chômage officiel dépasse 32 % — et atteint plus de 60 % pour les jeunes de 15 à 34 ans selon les données de Statistics South Africa. La croissance reste anémique. De plus, les coupures d’électricité (load shedding) ont pesé pendant des années sur l’activité. Enfin, les inégalités héritées de l’apartheid restent parmi les plus importantes du monde.
Dans ce contexte, les migrants — principalement zimbabwéens, congolais, mozambicains, somaliens et éthiopiens — sont devenus des cibles récurrentes de violence. Les épisodes d’afrophobie ont marqué l’Afrique du Sud en 2008, 2015, 2019 et 2022. En 2026, des manifestations anti-immigration ont de nouveau eu lieu dans plusieurs townships. Elles ont été accompagnées de déplacements forcés et de destructions de commerces tenus par des ressortissants étrangers.
Ce que Ramaphosa a dit — et ce que le contexte dit de lui
Le président sud-africain a reconnu explicitement « les défis liés aux flux migratoires ». Il appelle aussi à des politiques publiques centrées sur « les causes structurelles des problèmes ». De plus, il a exhorté ses compatriotes à ne pas faire des migrants les responsables d’une situation économique dont les origines sont bien plus profondes. Ainsi, la désindustrialisation, la corruption, la défaillance des services publics et l’héritage de l’apartheid jouent un rôle majeur.
Ce discours est courageux dans la forme. Mais Ramaphosa gouverne depuis 2024 à la tête d’un gouvernement d’union nationale (GNU) qui réunit l’ANC avec l’Alliance démocratique (DA) et d’autres partis. Ce gouvernement a été formé après la perte de la majorité absolue de son parti aux élections de mai 2024. L’Inkatha Freedom Party et le Mouvement de libération économique (EFF) d’Julius Malema tiennent des discours xénophobes explicites qui séduisent une partie des électeurs. Ramaphosa ne peut pas ignorer que sa base électorale est elle-même traversée par des tensions fortes sur ce sujet.
L’Afrique du Sud, modèle continental sous pression
Pendant des décennies, l’Afrique du Sud a été présentée — et s’est présentée — comme le modèle démocratique du continent. La Constitution de 1996, considérée parmi les plus progressistes au monde, protège explicitement les droits des non-citoyens. La Cour constitutionnelle a rendu des décisions historiques en faveur des réfugiés et demandeurs d’asile. Mais la réalité du terrain raconte une autre histoire — policiers complices de violences, discriminations dans l’accès aux soins, expulsions arbitraires.
La communauté continentale observe. L’Union africaine a rappelé à plusieurs reprises à Pretoria ses obligations au titre du Protocole de l’OUA sur les réfugiés. Les ambassades de plusieurs pays africains ont déjà protesté formellement contre des épisodes de violence anti-migrants. La réputation de l’Afrique du Sud comme terre d’accueil panafricaine est durablement entamée.
Le défi systémique : gouverner sans désigner d’ennemi
Ce que Ramaphosa tente de faire — gouverner sans désigner les migrants comme boucs émissaires — est politiquement difficile dans toutes les démocraties. L’Italie, la France, les États-Unis font face aux mêmes tensions. En Afrique du Sud, la difficulté est amplifiée par la spécificité historique du pays. En effet, un peuple qui a souffert de la déshumanisation raciale pendant un siècle doit trouver en lui-même les ressources pour ne pas reproduire cette déshumanisation envers d’autres.
Dans un pays qui a aboli la classification raciale il y a 35 ans ce 17 juin, où le chômage pousse des millions de jeunes vers la colère, Ramaphosa peut-il convaincre que l’ennemi n’est pas le voisin étranger — mais le système qui prive tout le monde d’opportunités ?
Xolomo Tokpa

