Ce jeudi 18 juin 2026, la Chambre des appels de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) de Conakry a ouvert la phase des plaidoiries et réquisitions dans le procès en appel de l’ancien Premier ministre Dr Ibrahima Kassory Fofana. Le parquet a requis la confirmation pure et simple de la condamnation prononcée en première instance : 5 ans d’emprisonnement ferme et 2 milliards de francs guinéens d’amende. La défense a plaidé la non-culpabilité et dénoncé un procès politique. Désormais, le délibéré approche. Ainsi, l’affaire emblématique de la CRIEF entre dans sa phase finale.
Accusations contre Kassory Fofana
Dr Ibrahima Kassory Fofana a été Premier ministre de la République de Guinée de 2018 à 2021, sous la présidence d’Alpha Condé. Il est poursuivi pour des faits présumés de détournement de deniers publics, corruption, enrichissement illicite et blanchiment de capitaux portant sur un montant de 15 milliards de francs guinéens — soit environ 1,5 million de dollars. D’ailleurs, la Chambre des appels est présidée par le juge Daye Chérif Mara. Les réquisitions ont été présentées par les procureurs Biwon Millimouno et Pierre Sebgé Kamano.
L’affaire a connu un parcours procédural long et difficile. Kassory Fofana a passé plusieurs années en détention préventive. Au départ, il a été hospitalisé à la Clinique Pasteur de Conakry aux frais de l’État. Ensuite, la chambre des appels avait ordonné sa remise en liberté le 5 mars 2026. Il reste hospitalisé à ses frais dans un état de santé dégradé. Par ailleurs, ses avocats ont régulièrement soulevé cette question devant la Cour. Selon eux, il méritait d’être « situé sur son sort dans un délai raisonnable ».
Le parquet : « confirmation pure et simple »
À son tour de parole ce 18 juin, le ministère public a demandé la confirmation intégrale du jugement de première instance : 5 ans d’emprisonnement ferme et 2 milliards de francs guinéens d’amende. D’une part, les procureurs Millimouno et Kamano ont développé leurs arguments sur les différents chefs d’accusation. D’autre part, ils se sont appuyés sur les éléments du dossier. Enfin, ils se sont aussi appuyés sur les déclarations de Kassory Fofana lui-même, recueillies lors de ses auditions.
La partie civile — représentée par l’Agent judiciaire de l’État, Me Pépé Antoine Lamah — a été encore plus offensive. Elle a réclamé, en sus de la confirmation de la peine, une amende supplémentaire de 20 milliards de francs guinéens à la charge de Kassory Fofana pour « appel abusif ». Pourtant, cette demande, techniquement recevable en droit guinéen, ajoute une dimension dissuasive à la procédure. Comme pour décourager tout recours futur.
La défense : « procès politique, libérez Kassory »
Les avocats de Dr Kassory Fofana ont adopté une ligne de défense radicalement opposée. D’une part, ils ont vigoureusement contesté le jugement rendu en première instance, demandant son infirmation pure et simple dans toutes ses dispositions. D’autre part, Maître Almamy Samory Traoré, l’un des avocats de la défense, a qualifié les charges de non fondées. Il a également dénoncé devant la Cour un procès à caractère politique.
La défense a également souligné l’état de santé de l’ancien Premier ministre. En effet, il suit ce procès depuis son lit d’hôpital. Par ailleurs, ce contexte médical, combiné à la durée de la procédure — Kassory Fofana est dans les mailles de la CRIEF depuis 2022 — constitue selon les avocats une violation du droit à un procès équitable. De plus, ils estiment que cette procédure ne respecte pas le délai raisonnable.
La CRIEF : instrument de justice ou de règlement de comptes ?
Créée par le régime du CNRD après le coup d’État de septembre 2021, la CRIEF est la juridiction spécialisée dans les infractions économiques et financières en Guinée. Elle a poursuivi des dizaines d’anciens responsables du régime Alpha Condé — ministres, directeurs généraux, proches du pouvoir déchu. Par conséquent, ses partisans y voient l’outil d’une lutte anticoruption longtemps attendue. Toutefois, ses détracteurs dénoncent une juridiction aux ordres. Selon eux, elle est utilisée pour neutraliser les figures politiques de l’ancienne époque.
Kassory Fofana n’est pas le seul dans son cas. L’ancien ministre de la Défense Mohamed Diané fait également l’objet d’une procédure pour enrichissement illicite. L’ancien ministre des Mines, Abdoulaye Magassouba, a été condamné. Ces procès dessinent une épuration systématique de l’appareil politique pré-transition — ce qui n’est pas nécessairement synonyme de justice impartiale.
Le délibéré : quand et quelle décision ?
À l’issue des plaidoiries de ce 18 juin, le dossier sera mis en délibéré. Cependant, la date du prononcé du verdict n’a pas encore été communiquée officiellement. Deux scénarios sont possibles : la chambre des appels confirme la condamnation de première instance — 5 ans ferme — ou elle infirme le jugement, total ou partiel. De plus, une troisième option, un renvoi en cassation, est également envisageable si des vices de procédure sont retenus.
Pour la diaspora guinéenne qui suit ce procès de près, la décision à venir sera un signal fort sur l’état réel de l’indépendance judiciaire en Guinée post-transition.
Quand un ancien Premier ministre plaide non coupable depuis son lit d’hôpital et que le parquet demande 5 ans ferme, la CRIEF est-elle en train d’écrire l’histoire de la justice guinéenne — ou celle de sa dépendance au pouvoir politique ?
Xolomo Tokpa

