Cameroun : Ndzerem-Nyam, le silence brisé d’un massacre

Une semaine de silence, puis l’aveu officiel. Le ministère camerounais de la Défense a fini par confirmer 14 morts. Ce drame, désormais connu sous le nom de massacre Ndzerem-Nyam Cameroun, a eu lieu à Ndzerem-Nyam, région anglophone du Nord-Ouest. L’opération a été menée par le Bataillon d’intervention rapide (BIR) dans la nuit du 25 au 26 avril 2026. La cible officielle : des combattants séparatistes. Mais les témoignages locaux racontent une toute autre histoire. Celle d’une opération nocturne dans un village endormi, en plein festival culturel. Le bilan officiel parle de « terroristes ». Les survivants, eux, parlent de civils non armés.

La nuit du 25 au 26 avril : récit d’un drame

Tout se joue entre 3 et 4 heures du matin. Une colonne du BIR investit le village de Ndzerem-Nyam, dans l’arrondissement de Jakiri, département du Bui.

Le contexte est important. Le village accueillait depuis la veille un festival culturel traditionnel. L’événement réunissait habitants, familles et dignitaires locaux. Selon les sources sécuritaires, des combattants séparatistes — appelés « Ambas Boys » — étaient présents. Ils auraient interdit l’usage des téléphones portables.

L’opération militaire visait initialement ces combattants. Mais elle a tourné à la tragédie collective. L’assaut a fait au moins 14 morts, selon le bilan officiel. Plusieurs sources locales parlent de 15 victimes documentées par la société civile.

Deux récits qui s’opposent frontalement

C’est l’un des aspects les plus troublants du dossier. Deux versions totalement contradictoires circulent.

La version officielle, exprimée par le ministère de la Défense, parle d’une « riposte appropriée et professionnelle ». Selon ce communiqué, des « terroristes lourdement armés » auraient ouvert le feu sur les militaires. Les 14 victimes — 11 hommes et 3 femmes — sont qualifiées de « combattants séparatistes ». Plusieurs armes de guerre et des engins explosifs improvisés auraient été saisis.

La version de la société civile est radicalement différente. L’ONG Conscience africaine parle de « la mort brutale de 14 personnes, pour la plupart des civils non armés ». Selon ses informations, « les militaires ont interrompu la cérémonie et ont commencé à tirer indistinctement ».

Les habitants ont identifié des victimes par leurs noms. Parmi elles : Sylvester Simoben, conducteur de mototaxi, et Lukong Fabrice Kidzenyuy, menuisier. Tous deux ont été inhumés à la mission de Kai. Une autre victime, Yaa Nsahlai, membre de la famille royale locale, a aussi été tuée.

Une semaine de silence officiel inexplicable

Pendant plus de cinq jours, les autorités camerounaises ont gardé le silence absolu. Aucune déclaration, aucune confirmation, aucune réaction. Les appels de la société civile sont restés sans réponse.

Cette absence de communication a choqué l’opinion. Le contexte est particulier. Le pape Léon XIV s’était rendu à Bamenda dix jours plus tôt. Le souverain pontife avait dénoncé une « spirale de déstabilisation et de mort sans fin ». Ses mots ciblaient les régions anglophones du Cameroun.

L’aveu tardif du ministère, plusieurs jours après les faits, n’a pas dissipé les doutes. Beaucoup y voient une stratégie de minimisation. Le récit officiel a été rapidement contesté par les témoignages du terrain.

La crise anglophone, huit ans de violences

Le drame s’inscrit dans un conflit plus large. Depuis 2017, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont en proie à une insurrection séparatiste. Les groupes armés revendiquent l’indépendance d’un État appelé « Ambazonie ».

Le bilan humain est catastrophique. Selon plusieurs ONG, le conflit a fait des milliers de morts et déplacé plus d’un million de personnes. Les violences sont attribuées tant aux groupes séparatistes qu’aux forces de sécurité.

Le drame intervient également deux semaines après une autre tragédie. Le 16 avril, six personnes avaient été tuées à Muyuka. Cette fois, les responsables présumés étaient des séparatistes.

L’appel pressant de la société civile

Face à cette tragédie, 12 organisations de la société civile camerounaise ont lancé un appel commun. Leur demande : l’ouverture immédiate d’un dialogue inclusif pour mettre fin à la crise.

Cyrille Rolande Bechon, directrice de Nouveaux droits de l’Homme, a réagi sur RFI. Elle dénonce une « habitude » face à des événements qui se répètent. Son organisation continue de documenter les cas pour exiger des comptes.

Les défenseurs des droits humains rappellent un principe fondamental. Toute attaque doit distinguer civils et belligérants. Ce principe semble avoir été ignoré à Ndzerem-Nyam.

Que retenir ?

Le drame de Ndzerem-Nyam révèle trois constats majeurs :

  1. Une crise sécuritaire qui s’enlise. Huit ans après son déclenchement, le conflit anglophone fait toujours des victimes, sans perspective de résolution politique.
  2. Une fracture entre versions officielles et témoignages locaux. Le contraste entre la communication ministérielle et les récits de terrain interroge sur la transparence des opérations militaires.
  3. Un appel international ignoré. Le pape avait lancé une alerte solennelle dix jours plus tôt. L’opération du BIR a montré que cet appel n’avait pas été entendu.

La question essentielle reste posée. Le Cameroun acceptera-t-il enfin un véritable dialogue inclusif sur la crise anglophone, ou continuera-t-il dans une logique purement militaire ? Tant qu’aucune réponse politique sérieuse ne sera apportée, des drames comme celui de Ndzerem-Nyam risquent de se répéter.

Xolomo Tokpa

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