Il y a quatre ans, Cyril Ramaphosa avait survécu politiquement au scandale Phala Phala. En décembre 2022, l’ANC avait utilisé sa majorité pour bloquer l’adoption du rapport de la commission Section 89. Le président sud-africain semblait avoir refermé le dossier de la mystérieuse cachette de devises découverte dans son ranch de Limpopo.
Mais le 8 mai 2026, la Cour constitutionnelle a tout fait basculer. Elle a déclaré inconstitutionnel le vote de 2022 qui protégeait le chef de l’État. La procédure d’impeachment reprend désormais son cours. Au moment même où l’ANC est affaiblie par la perte de sa majorité absolue et où la coalition GNU se fragilise, Ramaphosa peut-il vraiment survivre politiquement à cette nouvelle phase ?
Phala Phala : le scandale qui ne meurt pas
L’affaire remonte au 9 février 2020. Des criminels s’introduisent dans la ferme Phala Phala du président, située dans la province du Limpopo. Ils y découvrent d’importantes sommes en dollars dissimulées dans des meubles, notamment un canapé. Le montant exact reste contesté, oscillant entre 580 000 et 4 millions de dollars selon les sources.
Le scandale éclate publiquement en juin 2022. Arthur Fraser, ancien chef de l’Agence de sécurité de l’État, dépose une plainte criminelle. Il accuse Ramaphosa de kidnapping, corruption, blanchiment et dissimulation de crime. Une commission Section 89 du Parlement conclut en novembre 2022 que le président pourrait avoir commis une violation grave de la Constitution.
Le 13 décembre 2022, l’ANC mobilise sa majorité pour bloquer l’adoption de ce rapport. Le scandale paraît enterré. Mais l’EFF de Julius Malema, l’ATM et d’autres formations saisissent la Cour constitutionnelle. Trois ans et demi plus tard, le verdict tombe : le vote de 2022 était irrationnel et inconstitutionnel. La commission d’enquête en vue de l’impeachment doit être constituée.
La nouvelle phase : une commission sous haute tension
La séquence depuis le 8 mai 2026 a été particulièrement chaotique. La présidente du Parlement, Thoko Didiza, a fixé au 22 mai la date limite de désignation des membres de la commission. L’ANC a manqué ce délai, exposant ses divisions internes au grand jour. Le chief whip Mdumiseni Ntuli et le secrétaire général Fikile Mbalula se sont publiquement opposés sur la composition.
Le 25 mai 2026, Didiza publie néanmoins la liste des membres. La commission doit examiner si Ramaphosa a violé la Constitution. Le président, lui, a lancé une contre-offensive juridique. Le 11 mai, il a annoncé sa décision de contester le rapport initial devant la justice. Cette stratégie de retardement vise à neutraliser la commission avant qu’elle ne puisse travailler.
Les partis d’opposition se sont rassemblés début juin 2026 pour exiger que la présidence de la commission n’aille pas à l’ANC. « Elle ne peut pas être présidée par l’ANC, ni en particulier par des membres siégeant au GNU », ont-ils déclaré. Le député ATM Vuyo Zungula a saisi la justice pour accélérer l’audience sur le recours de Ramaphosa. Selon lui, le président pratique des « tactiques dilatoires ».
Trois fragilités structurelles inédites
Cyril Ramaphosa affronte cette crise dans des conditions politiques radicalement différentes de 2022. Trois fragilités structurelles fragilisent désormais sa position. La première est interne à l’ANC. Le parti a perdu sa majorité absolue lors des élections de 2024 pour la première fois depuis 1994. Il ne peut plus, à lui seul, bloquer une procédure parlementaire.
La deuxième fragilité tient au Gouvernement d’unité nationale (GNU). La coalition formée avec la Democratic Alliance (DA), l’Inkatha Freedom Party (IFP) et le Freedom Front Plus n’a pas volé au secours du président. Les partenaires ont indiqué qu’ils ne s’opposeraient pas à la procédure d’impeachment. Le leader de la DA, Geordin Hill-Lewis, a précisé que « personne n’est au-dessus de la loi ».
La troisième fragilité concerne l’ANC elle-même. Le débat sur la succession de Ramaphosa s’est ouvert à l’intérieur du parti. Les noms de Paul Mashatile, vice-président, et de Lindiwe Sisulu circulent comme successeurs potentiels. Selon plusieurs analystes, l’affaire Phala Phala pourrait accélérer cette guerre interne. Le congrès de l’ANC de 2027 pourrait devenir un tournant historique.
Les enjeux pour le GNU et la stabilité sud-africaine
L’enjeu dépasse la seule personne de Ramaphosa. La coalition GNU constitue une expérience inédite dans l’histoire post-apartheid. Sa survie dépend largement de la capacité de l’ANC à conserver son leadership institutionnel. Une chute de Ramaphosa pourrait précipiter une recomposition imprévisible. Elle pourrait également intensifier les tensions entre la DA et l’ANC sur la politique économique.
Les marchés financiers observent avec attention. L’Afrique du Sud reste l’économie la plus diversifiée du continent. Sa stabilité institutionnelle conditionne directement les flux d’investissements. Le rand a déjà subi plusieurs épisodes de volatilité depuis l’annonce de la Cour. Les agences de notation pourraient ajuster leur perspective si l’incertitude politique se prolonge.
Sur le plan diplomatique, Ramaphosa porte plusieurs dossiers stratégiques. Il préside le G20 jusqu’en novembre 2026. Ramaphosa joue un rôle pivot dans le BRICS+. Il est l’un des médiateurs sur le conflit en RDC. Un affaiblissement intérieur réduirait mécaniquement sa marge de manœuvre internationale. La voix de l’Afrique sur la scène mondiale pourrait s’en trouver fragilisée.
Trois scénarios pour les prochains mois
Le premier scénario est celui du sursis judiciaire. Ramaphosa réussit à obtenir une suspension de la commission par les tribunaux. La procédure d’impeachment est gelée plusieurs mois. Le président termine son mandat institutionnel à l’horizon 2029. Mais sa stature politique en sort considérablement affaiblie.
Le deuxième scénario est celui de l’impeachment effectif. La commission rend un avis défavorable. L’Assemblée nationale vote la destitution à la majorité des deux tiers, soit 267 voix. Ce seuil est techniquement atteignable si l’opposition s’unit avec les partenaires GNU et une partie de l’ANC dissidente. Ce scénario reste improbable mais n’est plus exclu.
Le troisième scénario est celui du retrait volontaire. Sous pression interne croissante, Ramaphosa pourrait annoncer ne pas chercher un nouveau mandat ANC en 2027. Cette option lui permettrait de préserver son image historique. Elle ouvrirait la course à sa succession dans des conditions ordonnées. Plusieurs analystes la considèrent comme la plus probable à moyen terme.
Conclusion : un test pour la démocratie sud-africaine
L’affaire Phala Phala dépasse depuis longtemps la seule question des dollars dissimulés. Elle interroge la capacité des institutions sud-africaines à appliquer le principe d’égalité devant la loi. Cette affaire teste la résilience d’une coalition GNU encore jeune. Elle révèle les tensions internes d’un ANC en pleine recomposition générationnelle.
Cyril Ramaphosa, élu en 2018 sur la promesse de moraliser la vie publique après l’ère Zuma, se retrouve dans une situation paradoxale. Le scandale qui devait le distinguer de son prédécesseur pourrait précipiter sa sortie politique. La trajectoire des prochains mois dira si l’Afrique du Sud confirme sa réputation d’État de droit ou si la tradition d’impunité présidentielle l’emporte une fois encore. Le pays joue, à travers cette affaire, bien plus qu’un destin personnel.
Et vous, pensez-vous que Cyril Ramaphosa peut survivre politiquement à la procédure d’impeachment Phala Phala ? Partagez votre analyse en commentaire.
Xolomo Tokpa

