Le 29 mai 2026, le Parlement ghanéen a adopté à l’unanimité un texte au retentissement mondial. Ce projet de loi, souvent appelé loi anti-LGBTQ Ghana, la « Human Sexual Rights and Family Values Bill », durcit la criminalisation des activités LGBTQ. Le texte attend désormais la signature du président John Mahama. Au-delà des frontières du Ghana, cette loi cristallise un débat plus large. Elle oppose souveraineté culturelle africaine et pressions internationales en faveur des droits LGBTQ.
Une loi parmi les plus sévères du continent
La loi adoptée le 29 mai 2026 conserve le cadre déjà existant. Les relations entre personnes de même sexe restent punies de jusqu’à trois ans de prison. Cette disposition découle de la section 104 du Code pénal ghanéen. Elle remonte à l’époque coloniale britannique, conservée dans le droit national en 1960.
Le texte de 2026 introduit toutefois plusieurs nouveautés majeures. La « promotion, le financement ou le parrainage » d’activités LGBTQ devient passible de trois à cinq ans d’emprisonnement. La constitution d’associations LGBTQ peut entraîner de six à dix ans de prison. Le texte impose également une obligation de signalement aux citoyens et institutions.
La version votée intègre toutefois quelques exemptions notables. Les avocats peuvent désormais représenter des clients LGBTQ sans être poursuivis. Les professionnels de santé conservent une marge d’action protégée. Ces ajustements visent à répondre aux critiques juridiques formulées lors du premier vote de 2024.
Le processus législatif a connu plusieurs étapes mouvementées. Une première version avait été adoptée à l’unanimité le 28 février 2024. Le président sortant Nana Akufo-Addo avait refusé de la signer en raison de recours judiciaires. Le texte avait expiré en janvier 2025 avec la dissolution du Parlement. Il a été réintroduit peu après l’arrivée au pouvoir de John Mahama.
Une revendication forte de souveraineté culturelle
Les défenseurs du texte placent leur action sous le signe de la souveraineté. Selon Rockson-Nelson Dafeamekpor, l’un des huit parrains de la loi, les députés ne font qu’appliquer la Constitution. Celle-ci exige de promouvoir des « valeurs enracinées dans la culture ghanéenne ». L’argument identitaire est central dans le discours des promoteurs.
Le soutien religieux est massif et structuré. Plusieurs institutions appuient explicitement la loi : la Conférence des évêques catholiques du Ghana, le Conseil chrétien, les groupes pentecôtistes et charismatiques, ainsi que plusieurs autorités islamiques. Cette convergence inter-religieuse est rare et donne au texte une légitimité sociale forte. Les chefs traditionnels ont également apporté leur appui public lors du vote au Parlement.
Le président de la Conférence des évêques catholiques a même franchi un pas politique notable. Il a appelé le Ghana à « rejeter toute aide qui entre en conflit avec nos valeurs ». Cette déclaration vise les menaces économiques formulées par certains partenaires occidentaux. Elle illustre la fermeté du front intérieur en faveur du texte.
Le président John Mahama a réaffirmé sa position dans plusieurs discours. En février 2025, il a déclaré : « Je crois aux principes et valeurs selon lesquels seuls deux genres existent — homme et femme. Et que le mariage est entre un homme et une femme. » Le 18 novembre 2025, il a précisé que « la famille est le fondement de notre nation ».
Pressions occidentales et critiques internationales
La communauté internationale a réagi vivement aux différentes versions du texte. Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, avait appelé en 2024 à ne pas promulguer le projet. Pour lui, « la conduite consensuelle entre personnes de même sexe ne devrait jamais être criminalisée ». Il a alerté sur le risque accru de crimes haineux contre les minorités sexuelles.
Human Rights Watch a qualifié le texte de « chasse aux sorcières contre les personnes LGBT ». L’organisation estime qu’il combine les pires éléments des lois russes, nigérianes, ougandaises et hongroises. L’Archevêque de Canterbury, primat de l’Église anglicane, a également exprimé son opposition. L’Église anglicane du Ghana avait elle-même qualifié le texte de « trop sévère ».
Les pressions économiques constituent un levier sensible. Le FMI et la Banque mondiale, dont le Ghana dépend pour ses programmes financiers, ont laissé entendre que la loi pourrait compromettre certains financements. Les pays donateurs européens et nord-américains réfléchissent à des conditionnalités explicites. Cette dimension financière nourrit le récit souverainiste local.
Des voix dissidentes au sein même de l’Afrique
Le débat n’oppose pas seulement Ghana et Occident. Plusieurs voix africaines questionnent ouvertement le texte. Le Cardinal Peter Turkson, ancien Préfet du Vatican et figure ghanéenne, a tenu des propos remarquables sur la BBC. Selon lui, « les personnes LGBT ne peuvent pas être criminalisées car elles n’ont commis aucun crime ».
Le Cardinal Turkson a également contesté l’argument de l’importation occidentale. Il a rappelé qu’en akan, l’une des langues du Ghana, des termes décrivent les comportements homosexuels. Cette observation linguistique remet en cause l’idée d’une homosexualité étrangère à la culture africaine. Elle illustre la diversité des positions au sein du clergé africain lui-même.
Des juristes ghanéens ont saisi la Cour suprême sur la conformité constitutionnelle. Le texte entre potentiellement en contradiction avec plusieurs droits fondamentaux. La liberté d’expression, la liberté d’association et le droit à la vie privée sont concernés. La Cour suprême avait rejeté en juillet 2024 un recours visant à bloquer l’examen parlementaire.
La société civile ghanéenne reste divisée mais active. Des organisations comme Rightify Ghana documentent les violations subies par les personnes LGBTQ. Le militant Barker-Vormawor avait publiquement appelé Mahama à ne pas signer le texte. Cette opposition intérieure existe, même si elle reste minoritaire dans l’opinion publique.
Un débat qui dépasse le Ghana
Le vote ghanéen s’inscrit dans une dynamique régionale et continentale plus large. Selon l’ILGA, environ 60 pays dans le monde criminalisent encore les relations entre personnes de même sexe. La moitié se trouve en Afrique. L’Ouganda, le Nigeria et plusieurs pays sahéliens ont adopté des législations similaires ces dernières années.
La 4ème Conférence inter-parlementaire africaine sur les valeurs familiales et la souveraineté se tiendra à Accra quelques jours après le vote. Cette concomitance n’est pas fortuite. Le Ghana se positionne comme chef de file d’un mouvement panafricain de défense des « valeurs traditionnelles ». Le débat dépasse la seule question des droits LGBTQ.
Conclusion
La loi adoptée le 29 mai 2026 cristallise des tensions profondes du Ghana contemporain. Elle traduit une volonté affirmée de souveraineté culturelle face aux pressions internationales. Elle suscite simultanément des inquiétudes légitimes pour les droits fondamentaux et la cohésion sociale.
La signature présidentielle constituera le prochain acte décisif. Au-delà du texte lui-même, c’est tout un modèle de rapport entre normes universelles et spécificités culturelles qui se joue. Le Ghana, longtemps cité comme vitrine démocratique de l’Afrique de l’Ouest, devient le laboratoire d’une question qui traverse l’ensemble du continent. Le débat est loin d’être clos.
Xolomo Tokpa

