La Haute Autorité de la Communication (HAC) occupe une place centrale dans le paysage médiatique guinéen. Créée en 2010, cette institution, appelée HAC Guinée, régule les médias publics et privés du pays. Son rôle dépasse largement la simple surveillance technique des fréquences. Elle façonne, par ses décisions, les conditions d’exercice du journalisme en République de Guinée.
En 2026, la HAC se trouve au cœur de plusieurs enjeux majeurs. Le double scrutin législatif et communal du 31 mai mobilise toute son attention. Les critiques sur les sanctions contre les médias se multiplient. Le classement de la liberté de la presse interroge. Quel est véritablement le rôle de cette institution ? Comment fonctionne-t-elle ? Quels sont les enjeux qu’elle soulève aujourd’hui ?
Genèse et fondements juridiques de la HAC
Une institution née d’un besoin de régulation
La HAC a été mise en place le 22 juin 2010 par décret. Elle remplace l’ancien Conseil national de la communication. Sa création répondait à trois besoins majeurs identifiés à l’époque. Il fallait d’abord promouvoir un journalisme responsable et professionnel. Ensuite prévenir les abus dans la diffusion des informations. Il était enfin urgent de réguler un paysage médiatique en pleine expansion.
L’institution s’inscrit dans une vision pluraliste de la communication. La loi organique L 2010/003/CNT du 23 juin 2010 fixe ses attributions. Elle définit également son organisation, sa composition et son fonctionnement. La mise en place effective de la HAC remonte au 10 mars 2015. M. Boubacar Yacine Diallo dirige l’institution depuis le 25 août 2020 par .
Une autorité administrative indépendante
La HAC est juridiquement définie comme une autorité administrative indépendante. Son siège se trouve à la Cité des Nations, au Palais du 25 Août, à Kaloum, Conakry. Sa composition reflète la diversité des acteurs concernés par la régulation médiatique. La HAC dispose de pouvoirs de décision propres dans son champ de compétence.
Les missions fondamentales de la HAC
Garantir le pluralisme et l’égalité d’accès
L’article 6 de sa loi organique défini les missions de la HAC. Plusieurs principes structurants encadrent son action quotidienne :
- Veiller au respect du principe d’égalité des usagers de la communication ;
- Garantir le respect de la pluralité des courants de pensée et d’opinion ;
- Faire respecter par la presse publique et privée les obligations légales en matière de communication ;
- Veiller au respect du droit d’accès à l’information publique ;
- Conseiller le gouvernement en matière de communication.
Le respect du pluralisme constitue le cœur de sa mission. Cette exigence concerne particulièrement la couverture des débats politiques. Elle s’applique également au traitement équitable des candidats en période électorale. La HAC veille à ce qu’aucune voix ne soit étouffée par les médias dominants.
Gérer le spectre des fréquences audiovisuelles
Une mission technique majeure incombe à la HAC : l’assignation des fréquences radioélectriques. Ces fréquences sont affectées au secteur de la communication audiovisuelle selon le plan national. Seuls les opérateurs agréés peuvent en bénéficier. Cette compétence stratégique conditionne l’accès au marché audiovisuel guinéen.
Pour exercer cette mission, la HAC collabore avec une autre institution. Une Commission de coordination la lie à l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunication. Cette autorité gère le spectre des fréquences pour le compte de l’État. Elle en assure également le contrôle technique permanent.
Coopérer à l’international
La HAC ne se limite pas au territoire national dans son action. Elle promeut activement la coopération avec les institutions similaires étrangères. Elle représente la Guinée aux réunions régionales et internationales. Ces forums traitent des questions liées à la régulation médiatique. L’institution participe ainsi à la construction d’une régulation africaine cohérente.
La HAC face aux enjeux électoraux de 2026
Encadrer la couverture du double scrutin du 31 mai
L’année 2026 place la HAC au centre du dispositif électoral. Le double scrutin législatif et communal du 31 mai mobilise toute l’institution. Dès le samedi 11 avril 2026, la HAC a réuni les responsables des médias nationaux. L’objectif était de définir les modalités de couverture des campagnes électorales. La radio-télévision nationale reste le centre névralgique pour les candidats nationaux.
Le président Boubacar Yacine Diallo a affirmé un objectif clair pour cette période. Il s’agit de garantir un accès équitable à tous les candidats. Une couverture sécurisée du scrutin doit également être assurée. Le report d’une semaine du calendrier n’a rien changé à ces responsabilités. La HAC continue d’appliquer son mandat avec rigueur.
Une ouverture inédite au secteur privé
La grande nouveauté du scrutin 2026 concerne l’ouverture aux médias privés. Pour la première fois, la HAC sollicite les services de 13 radios privées. Ces radios couvrent spécifiquement la zone spéciale de Conakry. Cette ouverture marque une évolution significative dans la pratique régulatoire de l’institution.
Le dispositif s’accompagne d’un mécanisme de supervision strict. Des superviseurs sont désignés pour chaque circonscription électorale. Leur rôle consiste à écouter les messages de campagne avant leur diffusion. Cette vérification préalable vise à garantir la conformité des contenus. Elle cherche aussi à prévenir tout dérapage verbal pendant la campagne.
L’accréditation des journalistes
La HAC a ouvert le 21 mai 2026 le processus d’accréditation des journalistes. Cette procédure concerne la couverture du scrutin du 31 mai. Les directeurs de publication, médias audiovisuels et correspondants étrangers sont concernés. Le retrait des badges est prévu le samedi 23 mai à partir de 9 heures. Seuls les professionnels accrédités peuvent accéder aux bureaux de vote.
Les enjeux contestés : sanctions et liberté de la presse
Une politique de sanctions critiquée
Le pouvoir de sanction de la HAC constitue son aspect le plus contesté. Plusieurs médias et journalistes ont été suspendus ces dernières années. Sékou Jamal Pendessa, secrétaire général du Syndicat des professionnels de la presse de Guinée, critique ouvertement cette pratique. Selon lui, « la HAC multiplie les sanctions à une vitesse incroyable ». Il estime que cette politique est devenue « excessive » au point de ne plus susciter de réaction.
Les sanctions prononcées en 2026 illustrent l’ampleur du phénomène. La chaîne Kaback TV a été suspendue pour outrage à la pudeur. Africa 24 a été sanctionnée pour reportage électoral sans autorisation. L’émission « Guinée Today » de Télé 24 a également été visée. Trois journalistes — André Gaston Morel, Aboubacar Diallo et Sékou Bah — ont été sanctionnés pour propagande électorale anticipée.
La levée des sanctions du 30 avril 2026
Le 30 avril 2026, la HAC a annoncé une décision marquante. La levée de plusieurs suspensions touchant médias et journalistes a été officialisée. La décision N°019/HAC/2026 fait suite à l’examen favorable des recours gracieux introduits. Les administrateurs et journalistes concernés ont présenté des lettres d’excuses formelles. Ils se sont engagés à respecter strictement les lois régissant la presse.
Cette décision n’est pas anodine sur le plan symbolique. Elle est intervenue à 48 heures de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Elle coïncidait également avec la Fête internationale des travailleurs du 1er mai. La HAC souligne ainsi sa volonté d’allier « fermeté sur les principes et bienveillance ». Cette double posture caractérise sa stratégie de régulation actuelle.
Le classement RSF : un signal d’alarme
Le 30 avril 2026, Reporters sans frontières a publié son classement mondial. La Guinée s’y positionne à la 111ᵉ place avec un score global de 48,45. La situation est jugée « préoccupante » par les observateurs internationaux. En l’espace de trois ans, le pays a reculé de 33 places dans ce classement.
Ce recul interpelle directement à la fois les autorités et les professionnels des médias. Il pose la question des conditions réelles d’exercice du journalisme. Le secrétaire général du SPPG dénonce particulièrement plusieurs pratiques préoccupantes. Les arrestations de journalistes se poursuivent. Les fermetures et suspensions de médias se multiplient. L’accès à l’information demeure difficile pour les professionnels.
Les défis structurels de la régulation médiatique
L’équilibre entre régulation et liberté
La HAC navigue en permanence entre deux exigences potentiellement contradictoires. D’un côté, l’impératif de réguler un paysage médiatique en pleine expansion. De l’autre, la nécessité de préserver la liberté d’expression et d’information. Cet équilibre est particulièrement délicat dans un contexte de transition politique.
La question du recours aux services de sécurité est centrale dans le débat. Pendessa rappelle que les journalistes doivent être traités selon leur statut professionnel. « Si vous avez quelque chose à reprocher à un journaliste, vous devriez vous adresser au syndicat », argumente-t-il. La judiciarisation des conflits avec la presse reste préférable au recours sécuritaire.
La régulation à l’ère numérique
La HAC fait face à un défi majeur : la régulation de l’espace numérique. Les réseaux sociaux et les médias en ligne échappent largement aux cadres traditionnels. L’institution a participé en 2025 à une Conférence internationale sur ce sujet. La régulation de l’espace numérique en Afrique constitue un chantier prioritaire. Les outils juridiques actuels apparaissent souvent inadaptés à cette nouvelle réalité.
Renforcer la déontologie professionnelle
La HAC mise progressivement sur l’autorégulation et la formation. Un guide sur l’éthique, la déontologie et l’inclusion dans les médias est en cours d’élaboration. Il concerne particulièrement les périodes électorales. Cette approche complémentaire de la sanction pourrait contribuer à apaiser les tensions. Elle suppose toutefois un dialogue véritable entre régulateur et professionnels.
Quelles perspectives pour la HAC ?
L’avenir de la régulation médiatique en Guinée dépend de plusieurs facteurs convergents. La HAC devra démontrer son indépendance effective vis-à-vis du pouvoir politique. Sa crédibilité repose sur l’application uniforme des règles à tous les médias. Elle dépend également de la qualité du dialogue avec les organisations professionnelles.
Plusieurs pistes d’évolution peuvent contribuer à renforcer son rôle :
- Privilégier la médiation avant la sanction systématique ;
- Renforcer la transparence dans les procédures de sanction et de recours ;
- Dialoguer avec les syndicats de journalistes de manière institutionnalisée ;
- Adapter le cadre légal aux réalités du numérique et des réseaux sociaux ;
- Former les régulés autant que de les sanctionner.
Conclusion : un régulateur au croisement de tensions multiples
La Haute Autorité de la Communication incarne les tensions structurelles du paysage médiatique guinéen. Elle est à la fois protectrice du pluralisme et instrument de discipline. Garante du droit à l’information et auteure de sanctions contestées. Acteur central des élections et cible de critiques sur son indépendance.
Le scrutin du 31 mai 2026 constitue un test majeur pour l’institution. Sa capacité à garantir l’égalité de traitement des candidats sera scrutée. Son rôle dans la prévention de la désinformation sera évalué. Sa contribution à un climat électoral apaisé sera mesurée. Au-delà du scrutin, c’est tout le modèle de régulation qui se trouve interrogé.
L’enjeu dépasse la seule HAC pour engager l’ensemble de la démocratie guinéenne. Une presse libre et responsable constitue un pilier de toute société démocratique. La régulation doit accompagner ce pilier sans jamais le fragiliser. C’est à cette condition que la HAC pourra pleinement remplir sa mission. Le chemin reste long, mais les enjeux exigent une vigilance permanente.
Xolomo Tokpa

